L’illustration de couverture

À l’occasion de la sortie imminente de la novella Éros ou Thanatos (par Loïc Henry), je reviens sur les coulisses des couvertures griffées. J’avais déjà parlé sur le blog Métier:éditeur de notre charte graphique (genèse ici, déclinaisons ) ; aujourd’hui je vais aborder plus spécifiquement le sujet de l’illustration de couverture.
C’est bien souvent cette illustration qui va déterminer la rencontre entre un livre et son lecteur, d’où son importance capitale.

Comment choisit-on l’illustrateur ?

Nous avons un petit nombre d’illustrateurs avec qui nous avons déjà travaillé, qui connaissent nos contraintes, dont nous savons la fiabilité. D’autres viennent régulièrement s’ajouter à ce cercle, au gré de l’un ou l’autre ouvrage.

En général, je demande à l’auteur s’il a une préférence entre 2 ou 3 illustrateurs que je pense appropriés à son livre.

Appropriés, c’est-à-dire ? Eh bien, déjà, il faut que le style, l’univers, l’ambiance des dessins d’un illustrateur puissent coller au texte, bien entendu. Mais pas seulement. J’ai parfois des critères beaucoup plus terre-à-terre, comme par exemple une histoire de délai très court, auquel cas on se tourne vers des gens qui travaillent vite. En général j’essaye aussi de penser aux dédicaces. Dans le cas d’un auteur qui va très peu dédicacer, que ce soit pour des raisons d’éloignement géographique, financières, de disponibilité, d’agoraphobie ou autres, je vais essayer de choisir un illustrateur plutôt présent sur les salons pour compenser.
Ensuite, chaque illustrateur a sa façon de travailler. Certains vont lire l’ouvrage dans son intégralité, d’autres vont demander un résumé, d’autres encore vont seulement nous demander un extrait et une idée d’illustration. Personnellement, je préfère le premier cas, déjà parce que ça me fait moins de boulot ^^, et aussi parce que cela me semble  en général plus intéressant : 1/ pour l’illustrateur (lui donner une idée et un extrait, pour moi, ça le rend plus exécutant que vraiment créatif. À noter cependant que j’ai récemment changé d’avis à ce sujet, suite entre autres à la réalisation de la magnifique couverture de Loar, Alexandre Dainche ayant réussi à complètement sublimer l’idée de départ grâce à sa propre sensibilité) ; 2/ pour le livre en lui-même, d’avoir un autre regard. J’ai parfois mieux compris certaines choses à propos d’un texte que j’étais en train de corriger grâce à l’illustration.
Pour la suite du processus, encore une fois, chacun sa façon de faire. Tel illustrateur va nous faire plusieurs propositions abouties ou quasiment, tel autre ne nous en fera qu’une après avoir fait valider un rough, tel autre va nous proposer plusieurs roughs, et puis au final, sur un coup de tête, va nous faire une proposition complètement autre mais géniale. Certains réalisent l’illustration définitive en très peu de temps, d’autres vont mettre plus longtemps : question d’inspiration, de différence de techniques ou de planning plus ou moins chargé.
Il nous est arrivé plusieurs fois qu’un illustrateur nous fasse faux bond, pour une raison ou une autre : manque d’inspiration, problèmes personnels, foutage de gueule manifeste, silence radio prolongé sans explications. Dans les deux premiers cas, on retentera pour un autre livre, dans les deux deuxièmes (@Ross de Friends), c’est un adieu, bien évidemment. Quoi qu’il en soit, on se retrouve du coup avec un délai très court, c’est un des points que je citais plus haut comme entrant parfois en compte dans le choix d’un illustrateur.
À noter aussi que personnellement, dans le cas où l’auteur et l’illustrateur s’entendent remarquablement bien et que leur collaboration est fructueuse, je ne sépare pas une équipe qui gagne : si je republie l’auteur, je reprendrai sans doute le même illustrateur.

Comment choisit-on l’illustration ?

Revenons-en à notre illustration de couverture : dans le cas de propositions multiples, il faut choisir. Et là, on peut facilement devenir dingue.

Contractuellement, nous sommes seulement tenus d’informer l’auteur de l’illustration retenue (ce qui est le minimum syndical, quand même). En pratique, je préfère lui demander son avis. Au début,  je demandais également celui de mes collègues. Éventuellement l’avis de l’illustrateur lui-même, sa préférence s’il en avait une. Et fut un temps où je me lançais parfois, en désespoir de cause, dans des sondages auprès de fidèles de GdE.

Maintenant je demande l’avis de l’auteur, de l’illustrateur s’il en a un, le mien – que je me donne volontiers –, et c’est tout. Et je tranche s’il le faut.
J’ai appris avec le temps que les avis que je vais récolter pendant la conception du livre n’auront strictement rien à voir avec le ressenti des gens qui tiendront l’objet fini en main.

Pour Les poubelles pleurent aussi, par exemple, Zariel m’avait envoyé 5 ou 6 propositions de couverture. Mise à part une qui ne collait pas (les E.T. n’avaient pas du tout la bonne tête), toutes me plaisaient. Guillaume (l’auteur) les aimait quasiment toutes aussi, il me semble. À l’époque, j’ai demandé leurs avis aux collègues : je ne crois pas que 2 aient choisi la même, et en tout cas personne n’a pointé celle vers laquelle allait ma préférence. Quand j’ai présenté cette dernière à mes cobayes lors d’un salon, ils m’ont tous dit que le dessin était rigolo, mais qu’on ne comprenait pas du tout de quoi ça parlait, ce qui était unanimement présenté comme plutôt embêtant.

Têtue comme une mule, j’ai choisi ce dessin quand même.

Voici la couverture finale.

Les poubelles pleurent aussi
Les poubelles pleurent aussi      

La bestiole dans son aquarium, c’est un Nod clapotant dans son jus de glog. Mais faut le savoir ; et même une fois qu’on le sait, tant qu’on n’a pas lu le livre, effectivement, ça ne nous avance pas beaucoup.
Et pourtant, une fois Les poubelles sorties (se lassera-t-on un jour de cette blague ?^^), quasiment personne n’a émis de critiques concernant la couverture. Bien au contraire ! Entre le titre et l’illustration, c’est le livre qui interpelle le plus les gens, et encore à ce jour. Cela ne rate quasiment jamais : dans les salons, les gens s’arrêtent, le prennent, lisent le 4e de couverture, et on peut engager la conversation.
Ce dessin de Nod a été développé ensuite par Zariel et Guillaume en un véritable univers, d’abord via les dédicaces, puis un blog, puis des dessins indépendants, des délires, une boutique de T-shirts… Et, 2 ans plus tard, il est (in)directement à l’origine du Guide de la poubelle galactique. Que se serait-il passé si j’avais choisi une autre illustration pour Les poubelles pleurent aussi ? Mystère.

Cas particulier : les séries

Dans le cas d’une série, nous reprenons en général le même illustrateur. Ainsi, Magali Villeneuve a illustré les 2 tomes des Contes Myalgiques de Nathalie Dau, et Zariel les 2 tomes des Poubelles qui pleurent aussi et toujours. Magali est également l’illustratrice de la série d’anthologies sur les éléments, dont 2 tomes sont parus à ce jour. Alexandre Dainche a illustré le roman Loar et la novella Éros ou Thanatos, prélude à Loar.

Dans ces 4 cas, le procédé a été différent.

1. Pour les Contes Myalgiques, dès le volume 1, Nathalie avait proposé 2 idées d’illustrations se répondant, comme un dyptique. Ce fut le cas. Les deux personnages des deux couvertures se répondent.

Contes Myalgiques I et II
Contes Myalgiques I et II

2. Pour les Poubelles, il n’était pas prévu de tome 2 au départ. Zariel a choisi le principe du dyptique pour ses propositions d’illustrations, mais cette fois-ci en face-à-face. L’illustration du tome 2 est en fait ce que voit le Nod du tome 1, et vice-versa.

Poubelles 1 et 2
Les poubelles pleurent aussi et toujours

3. Dans le cas des anthologies sur les éléments, nous avons réfléchi aux couvertures très en amont, bien avant la sortie du premier. Une fois décidé que ce serait Magali Villeneuve qui illustrerait les 4 tomes, Magali Duez a souhaité qu’elle crée un symbole par élément. Chaque anthologie présenterait le symbole de son thème en gros plan,  et les 3 autres en arrière-plan, et ensuite libre à l’illustratrice de représenter ce qu’elle souhaite en rapport avec le thème (par exemple des plumes pour l’Air).

Élément I et II
Élément I et II

4. Et enfin, pour Loar et son prélude Éros ou Thanatos, sachant que les 2 histoires se déroulent à 4000 ans d’intervalle, nous avons opté pour un simple clin d’œil. Les griffes sur la 4e de couverture de Loar dévoilent l’illustration de la novella et vice-versa.

L’illustration d’Éros ou Thanatos transparaît dans les griffes de Loar…
… et vice-versa

C’est subtil, hein. 😉

Cas particulier des cas particuliers : les Proverbes.

Une exception à la loi « 1 série -> 1 illustrateur » : les anthologies sur les proverbes. À ce jour, nous n’avons publié que le premier tome, dont voici la couverture.

Proverbes I
Proverbes I     

Contrairement aux autres séries, ce sera chaque fois un illustrateur différent qui réalisera la couverture, mais avec un thème commun : l’épouvantail.

Mise en page

Elle est plutôt simple, grâce à notre charte graphique dont j’avais raconté la conception il y a quelque temps. Les noeuds au cerveau ne vont en général pas beaucoup plus loin que décider d’augmenter ou de diminuer un chouia la taille de la police, et éventuellement recadrer l’illustraton d’un micropoil.
Deux exceptions récentes, mais qui n’ont filé de migraine à personne : les couvertures de Novae et de Loar, récemment parus.
Pour Novae, Magali a joué un peu avec le coin et le bandeau de la première de couverture. Pour Loar, j’ai dû mettre un léger effet sur le titre pour qu’il ressorte sur ce fond presque blanc.

Novae & Loar
Novae & Loar

À noter que Novae est également le seul ouvrage griffé pour le moment à bénéficier d’une illustration supplémentaire en 4e de couverture.

Aimons-nous nos couvertures ?

Il est à noter que très rares sont celles qui remportent tous les suffrages au sein de l’équipe, pourtant réduite (alors ne parlons pas des lecteurs).
D’ailleurs, d’un point de vue purement esthétique, je n’aime pas toutes les couvertures de novellas. Il arrive que je choisisse la proposition la moins « belle » parce qu’elle accroche plus, ou parce qu’elle met en exergue un aspect qui me semble intéressant.

Quant aux collections dirigées par mes collègues et néanmoins amis, certaines de leurs couvertures me collent de l’urticaire. Eux détestent tout aussi cordialement certaines des illustrations de novellas ou de romans. Au début, cela nous perturbait un peu ; nous nous y sommes faits.

Finalement, l’aspect de l’ouvrage participe à la patte du directeur de collection, au même titre que ses sélections ou sa direction littéraire. 🙂


A propos Menolly

Cocréatrice des éditions Griffe d'Encre en 2006, je dirige la collection Novella, et codirige les Romans avec Magali. Je suis également gérante de la société, webmastrice du forum, du site et de la boutique, correctrice, maquettiste, et chargée de la fabrication des livres griffés. Le repassage, par contre, c'est pas mon truc.
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4 commentaires pour L’illustration de couverture

  1. Lucile dit :

    Encore un très chouette article. Je te lis toujours avec plaisir, Meno! 🙂

  2. isaguso dit :

    « À noter que Novae est également le seul ouvrage griffé pour le moment à bénéficier d’une illustration supplémentaire en 4e de couverture. »
    Ce point m’intrigue. J’aime beaucoup ce rajout. Je me demandais : idée de l’auteur, volonté de l’éditeur ou initiative de l’illustrateur ?
    Quant à Loar, oui, c’est subtil. J’aurais jamais remarqué toute seule.

  3. Menolly dit :

    Isa > (coucou ;)) L’idée vient de Magali (l’illustratrice) et moi, nous en avons fait la surprise à l’auteur. 🙂

    Lucile > Coucou aussi, contente que ce billet t’ait plu 🙂

  4. Christine dit :

    C’est très intéressant de connaître l’envers du décor. C’est effectivement un exercice difficile. Une bonne illustration fera que le livre se vend ou passe inaperçu. Quelle pression pour l’illustrateur et l’éditeur ! C’est bien la couverture de « la vieille Anglaise… » qui a accroché mon regard et m’a donné envie de lire le livre. J’ai beaucoup aimé la couverture du « chant d’Ekhirit ». Je l’ai regardé d’un autre oeil après avoir lu le livre. Le dessin prenait du sens.

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